Mer de sable à Moynaq

Une fois n’est pas coutume : après avoir pédalé de Samarcande à Boukhara, nous décidons de laisser nos vélos sur place pour traverser 800 kilomètres de déserts et nous aventurer pour quelques jours dans le nord de l’Ouzbékistan. A 9h du matin, nous nous installons dans un taxi collectif à la gare routière de Boukhara. Les kilomètres défilent sur une route à moitié goudronnée au son d’une techno russe de mauvaise qualité. Le paysage se résume à un désert plat de pierres et de broussailles éparses. Le soleil est implacable. Nous sommes contents d’avoir troqué momentanément nos deux roues contre quatre. Nous changeons deux fois de voiture et de compagnons de route. Des bouteilles de bière s’invitent dans le taxi. A mesure que nos deux co-voitureurs vident les bouteilles (le conducteur reste sobre, ouf !), le volume de la musique augmente, la nuit s’installe et la vitesse de la voiture reste dangereusement la même : 120 km/h. Il va sans dire que les ceintures de sécurité ne fonctionnent pas. Il fait maintenant nuit-noire et nous fonçons toujours aussi vite sur une route non bitumée, la voiture se cabrant à chaque nid-de-poule. Nous sommes paniqués. Finalement, 12h après avoir quitté Boukhara, nous entrons dans Moynaq en louant notre bonne-étoile de nous avoir gardés en vie.

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Autrefois, Moynaq était une ville de pêcheurs prospère.

Mahmoud est professeur d’anglais et nous héberge à ses risques et périls car il n’a pas l’autorisation d’accueillir des étrangers (seuls les hôtels l’ont). « Pourquoi êtes-vous venus à Moynaq ? », nous demande-t-il étonné. « Nous sommes venus pleurer la mer d’Aral ».  Autrefois, Moynaq était une ville prospère, bâtie sur les bords de la quatrième plus grande mer intérieure du monde. Avec un port actif et une énorme usine de mise en conserve, le commerce de la pêche battait son plein. Puis, au milieu du XXème siècle, Staline décida que l’Ouzbékistan deviendrait le grenier à coton du monde. Les deux grands fleuves alimentant la mer d’Aral, l’Amou-Daria et le Syr-Daria, ont donc été détournés massivement pour irriguer les champs de coton dans tout le pays. Pendant les 50 années qui ont suivi, non-alimentée et subissant les effets de l’évaporation,  la mer a perdu 90% de son volume. Aujourd’hui, les tempêtes de sable et de sel sont devenues monnaie courante dans la région, les quelques nappes phréatique sont contaminées par les pesticides utilisés dans les champs de coton, les maladies infectieuses telles que la tuberculose sont en constante progression et le taux de mortalité infantile est un des plus élevés du monde. Les rivages boueux de la mer d’Aral sont maintenant situés à 170 km au nord de Moynaq.

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Pas de commentaire pour celle-la.

Perchés sur le mémorial, nous contemplons en silence cette étendue infinie de désert ou, il n’y a pas si longtemps, fourmillait la vie. Les innombrables bancs de poissons, les populations de rat-musqués et les nombreuses espèces d’oiseaux ont disparu, laissant leur place à quelques vaches étiques n’ayant que des buissons d’armoise à se mettre sous la dent. C’est tellement difficile à concevoir ! Pour rendre le paysage encore plus dramatique, des dizaines de carcasses rouillées d’anciens bateaux de pêche sont posées là, témoignant de la rapidité du cataclysme. Silence. Aucun de nous ne parle. Nous sommes tous seuls. Bien sûr, nous connaissions déjà l’histoire « d’une des plus grandes catastrophes écologiques causées par l’homme », mais l’observer de nos propres yeux est une expérience à la fois émouvante et déprimante, qui nous marquera sans doute pendant longtemps.

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Évolution de la mer d’Aral depuis 60 ans.

Pour finir sur une note un peu plus positive, d’immenses travaux financés par la Banque Mondiale au Kazakhstan, permettent à la petite mer d’Aral, au Nord, de se re-remplir petit à petit. Elle aurait remonté de 6 mètres depuis 2010. Pour aller plus loin sur les travaux entrepris pour endiguer la disparition de la mer (au Kazakhstan), voir le très bon reportage de Thalassa.

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A Moynaq, ce sont maintenant les vaches qui se reposent a l’ombre des bateaux.

 

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One thought on “Mer de sable à Moynaq

  1. Je viens justement de lire un article qui fait écho au vôtre. Le chef d’état de l’Ouzbékistan est prêt à mettre en prison les personnes qui ne participent pas activement à la production nationale de coton, ça fait froid dans le dos. Encore merci de nous faire voyager, ça donne envie de prendre Noémie sur les épaules et de partir en vadrouille ☺. Bisous! ! !

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